mardi, juin 05, 2007

 

Fuir la Corée du Nord en barcasse




Echapper au régime de Pyongyang est devenu quasiment impossible. Une famille est arrivée au Japon, samedi 2 juin, à bord d'un canot à moteur, après une périlleuse odyssée de 800 km

Fuir la Corée du Nord en barcasse
Article paru dans l'édition du 05.06.07

A quatre, un couple d'une soixantaine d'années et leurs deux fils âgés de la trentaine, ils ont navigué pendant quatre jours des côtes nord-coréennes à celle du Japon à bord d'une barcasse en bois, sans cabine, propulsée par un petit moteur et plus adaptée à la pêche en rivière qu'à la haute mer. Parcourant plus de 800 kilomètres à la boussole à travers la mer du Japon, ils ont fui la République populaire démocratique de Corée (RPDC) parce qu' « on ne peut pas vivre là-bas, sans argent et sans travail », ont-ils expliqué à la police. A bord, ils avaient emporté, avec des provisions, une petite bouteille contenant, semble-t-il, du poison au cas où ils seraient pris.

Ils ont été repérés, samedi 2 juin aux aurores, par des pêcheurs nippons auxquels ils ont demandé « la route pour Niigata », port de la mer du Japon (mer de l'Est, pour les Coréens), plus au sud. Ils se trouvaient au large du petit port de Fukaura (département septentrional d'Aomori). Avertie, la police maritime les a escortés à terre.

Ce ne sont pas les premiers boat people nord-coréens à arriver au Japon : en 1987, un bateau de pêche, avec 11 personnes à bord dont quatre enfants, avait dérivé jusqu'à la côte du département de Fukui (Honshu central). Les réfugiés avaient été envoyés par la suite en Corée du Sud via Taïwan. Cette fois, Tokyo a annoncé qu'ils seraient envoyés directement en Corée du Sud comme ils le souhaitent.

Leur longue et périlleuse odyssée fait craindre aux autorités japonaises un afflux de demandeurs d'asile arrivant par mer. Encourager les Coréens du Nord à suivre l'exemple des Vietnamiens au lendemain de la chute de Saïgon était une idée lancée au début des années 2000 par des organisations défendant les réfugiés dont certains forçaient les portes des délégations étrangères en Chine. S'agit-il, cette fois, d'un cas isolé ou bien une nouvelle « route » d'évasion est-elle en train de se mettre en place ?

La fuite de cette famille de pêcheurs est révélatrice de la sévérité des conditions de vie en RPDC. Ils n'ont pas été contraints à fuir en raison de la répression. Ils ont fui la pénurie. Ils viennent, ont-ils raconté, de Chongjin, grand port et ville industrielle du nord-est de la RPDC, à proximité des frontières chinoise et russe.

La situation à Chongjin, où nous nous trouvions il y a quelques mois, ne semble pas pire que dans d'autres villes de la RPDC privées d'énergie et de ressources. La vie - où ce qui est donné à voir au visiteur - s'y poursuit vaille que vaille, au ralenti, silencieuse, au rythme des foules qui marchent le long des longues avenues et des trolleys brinquebalant. Chongjin a l'avantage d'être à proximité de la Chine et de la Russie dont l'importance des consulats témoigne d'échanges commerciaux. Certains en profitent. La majorité survit.

Le dangereux périple par la mer des quatre boat people pourrait indiquer que la route traditionnelle empruntée par les réfugiés via la Chine est de plus en plus difficile. Longtemps, la présence, du côté chinois de la frontière, d'une forte communauté coréenne et d'organisations humanitaires internationales avait facilité les transfuges. Mais désormais, le verrouillage de la frontière par la police chinoise et les rapatriements forcés auxquels elle se livre semblent, jusqu'à un certain point, dissuasifs.

La majorité des Coréens du Nord qui passent clandestinement en Chine en franchissant le fleuve Tumen, qui marque la frontière entre les deux pays et ne fait en certains endroits qu'une dizaine de mètres de large, sont des migrants temporaires. Ils viennent se faire un peu d'argent. Certains, plus rares, veulent immigrer au Sud et ils entament un long et dangereux périple de milliers de kilomètres à travers la Chine jusqu'à la Mongolie ou l'Asie du Sud-Est. La « route » par le Vietnam a été fermée à la suite de l'arrivée spectaculaire, en 2004, de 400 réfugiés, qui avait courroucé Pyongyang. En Thaïlande, une centaine de réfugiés attendent d'être envoyés au Sud où plus de 10 000 se sont établis (dont la majorité depuis dix ans).

A la fin des années 1990 - au plus fort de la famine en RPDC -, on a estimé jusqu'à 300 000 les clandestins nord-coréens en Chine. Ils ne sont plus que 30 000 à 50 000 aujourd'hui. Leur situation n'en est pas moins « alarmante », estime Peter Beck, directeur pour l'Asie d'International Crisis Group, ONG visant à prévenir les conflits, qui a enquêté sur leur sort en octobre 2006 ( « Perilous journeys : the plight of North Koreans in China and beyond »). Ils vivent dans des « conditions horribles et ils ont impérativement besoin de protection légale », indique M. Beck.

Victimes de passeurs liés à des réseaux de trafics des personnes, « vendues », « violées et contraintes à se prostituer » dans le cas des femmes, les migrants sont terrifiés par le risque d'être rapatriés de force en RPDC. Leur nombre (150 à 200 par semaine en 2006) a néanmoins contraint les autorités nord-coréennes à alléger les peines qu'ils encourent. La Chine les considère comme des immigrants illégaux et reste sourde aux appels des organisations internationales d'accorder à certains le statut de réfugiés.

« La pénurie, plus que la répression, est la principale raison à des passages en Chine », estime M. Beck. « Certains migrants qui ont de l'argent peuvent acheter un passage risqué vers la Corée du Sud ; les autres subiront, des années durant, violence et exploitation. Ils ont peur de rentrer comme de rester », poursuit-il.

C'est pour éviter ce sort qu'en dépit de la proximité de la frontière chinoise, les quatre boat people de Chongjin ont préféré affronter la mer.

Philippe Pons

This page is powered by Blogger. Isn't yours?